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Les Juifs provinois à l'époque des foires de Champagne

Stéphanie Gromann

1/18/20267 min read

À l’époque médiévale, dans la Champagne des comtes, les communautés juives essaiment sur toute la région dans les bourgs à peu près tous les 20 km. Seules traces de leurs divers lieux de résidence, les toponymes juifs : comme "rue aux / des Juifs", rue de la Juiverie à Bray-su-Seine, Sens, Coulommiers, Melun, Troyes, et bien sûr Provins.

On a identifié au coeur de la cité médiéval de Provins, deux quartiers juifs, l’un en ville basse, autour de la rue aux Juifs et en ville haute, rue du palais et rue de l’Ormerie, anciennement « rue de la Juiverie ».

Quelques noms de personnages Juifs provinois nous sont parvenus : Jacob Ben Meir de Provins - fils d’Elia Ben Juda de Paris (maître à l’école talmudique) / Haïm de Provins, collecteur des taxes de la communauté ; ou encore, Joçon de Coulommiers, Cresselin, etc.

Les communautés juives sous la gouvernance des comtes de Champagne se réforment et se dotent d’une grande autonomie judiciaire (régie par des ordonnances communautaires). Elles brillent intellectuellement à travers l’école talmudique située aujourd’hui 9 rue du palais, à l’emplacement de l’Orangerie Saint-Michel, association de bienfaisance catholique.

Les Juifs s’installent en milieu urbain et abandonnent leurs activités agricoles suite à l’interdiction émise par les évêques à l’encontre de la propriété foncière juive des agriculteurs.

Des dessins réalisés en micrographie, en 1239 en Normandie, montrent une scène de labour : la charrue et trirée par des bêtes à cornes et à avant-train et deux mancherons (Vatican, Bibliotheca Apostolica). Ils reflètent des réalités proche du dessinateur, celles de la vie rurale de son temps à laquelle les Juifs aui, d’après le témoignage des textes, avaient été aussi habiles fermiers que vignerons, n’étaient pas encore devenus étrangers.

Les grands marchands Juifs qui, jusqu’au XIIe siècle, participent activement aux échanges commerciaux avec le Moyen-Orient et aux Foires de Champagne vont se trouver évincés par les Italiens et les hanséatiques (mer du nord, Allemands) des bateaux et des guildes artisanales de leurs villes… Leurs activités commerciales deviennent locales, communautaires et le prêt d’argent servant à financer d’autres marchands, ou encore l’effort de guerre des comtes de Champagne sont bientôt leur principale activité commerciale.

L’usure leur permet d’amasser assez d’argent pour payer les impôts exigés par les Seigneurs…

D’autre part, des impôts extraordinaires pouvaient être exigés comme pour l’avènement de Thibaut IV et le seigneur pouvait emprunter à tout moment à la communauté ce dont il avait besoin, comme par exemple, des chevaux.

On assiste donc, à une protection comtale qui, au fur et à mesure, devient une oppression et une exploitation et ne laisse qu’une place bancale et douloureuse à cette communauté au sein du régime féodale. Ils deviennent « les Juifs du comte » à qui l’on permet de s’enrichir à la seule condition d’enrichir le comté, de faciliter les échanges et de se tenir à distance de la population chrétienne.

La règle générale était que tous les biens des juifs appartenaient, ainsi que leur personne, au seigneur du fief où ils étaient domiciliés ; les juifs étaient donc devenus mainmortables, c’est-à-dire que tout leur patrimoine (créances inclues) revenait aux comtes à leur mort. Ainsi, ils se présentaient comme des sortes de serfs ou d’esclaves ayant l’apparence d’une vrai-fausse classe privilégiée, et néanmoins raillée et bientôt haïe à partir du lancement des Croisades qui annoncent le début d’horribles pogroms et leur expulsion du royaume de France au XIVe siècle par Philippe le Bel (1305) et Charle VI en 1394, définitivement…

Au XIIIe siècle, des signes distinctifs les frappent d’ostracisme : la rouelle (le jaune du diable et le rouge du sang du Christ) et le chapeau pointu (qui sera bientôt attribué aux sorcières).

Il est à noté qu’à l’époque carolingienne : 8e, 9e, 10e et même 11e siècles, la population juive se mêlait à la population et les échanges étaient le plus souvent cordiaux.

Le pouvoir épiscopal va s’en inquiéter et vouloir que ces derniers soient distingués, de peur qu’un prosélytisme juif porte à confusion et prenne le dessus sur la religion catholique.

Ainsi, dans l’ancienne juiverie de Provins en ville haute, autour de la rue du palais et de l’ormerie et celle de ville basse dans le Val, autour de la rue des Allemands, la rue puits Péjart et la rue aux Juifs, les populations sont mixtes ; Juifs et chrétiens, pendant un temps, se côtoient en bonne intelligence.

À Provins, au Châtel (ville haute), ils étaient installés dans un quartier proche du marché dans des bâtiments communautaires où ils s’étaient dotés d’une école (talmudique), d’un four (le four aux juifs), d’une léproserie et avaient même pu acquérir un cimetière non loin de la porte de Jouy, le nom de l’emplacement a subsisté longtemps après leur expulsion : « le fossé aux Juifs ». À la suite de quoi, le terrain du cimetière est revenu au chapitre de Saint-Quiriace et le four et l’école de la Juiverie aux Cisterciennes de l’abbaye du Mont-Notre-Dame.

On suppose à raison que la synagogue de ville haute se trouvait dans le même bâtiment que l’école, probablement semi-enterrée. D’ailleurs la salle basse voûtée de l’Orangerie laisse apparaitre des décorations en trompe l’oeil de traits de brique rouge à la surface des voûtes d’arêtes que l’on retrouve au prieuré Saint-Ayoul, typiques de l’époque médiévale… Dans l’une de ces salles un escalier descend à une source, couverte d’une voûte qui laisse penser qu’il s’agit bien de l’ancien bain rituel de la synagogue. Ce qu’on appelle en hébreu : un mikvé. Un mikvé doit être alimenté d’une eau pure provenant soit du ciel, soit d’une source. Il y avait au Châtel d’autres accès à de nombreuses sources mais aucune ne bénéficiait d’un tel aménagement.

Pour ce qui est du four, il existait 17 fours banaux (appartenant aux comtes, et pour lesquels ils fallait payer des banalités - droit de ban). L’un d’entre eux se trouvait dans la juiverie au niveau de l’école maternelle rue du palais et devait être utilisé à des fins cultuelles puisque c’est là que les Juifs pouvaient faire cuire du pain rituel ou pain azyme (non levé) pour la période de Pessach (la pâque juive).

Une vigne est également mentionnée, les Juifs n’ont jamais cessé d’être vignerons depuis les temps bibliques. Le vin est utilisé pendant les repas pour sanctifier la nourriture. Il est indissociable du kiddouch (la bénédiction qui le sanctifie - pour rendre grâce à Dieu).

Enfin, la boucherie est une infrastructure incontournable du quartier juif car les animaux doivent être abattus selon un rituel précis afin d’obtenir une viande casher (apte à la consommation) or ce type de bâtiment, même s’il n’est pas attesté spécifiquement au Châtel de Provins, faisait très certainement partie des « étaux de bouchers » qui leur offraient des créneaux d’abattage. Ces étaux se trouvaient en bordure de la juiverie, au niveau de la place du Châtel (non loin de l’école maternelle).

Ces deux foyers de populations juives correspondaient à ce que l’on pourrait appeler en ville basse, les Juifs « de couleurs » (artisans teinturiers pour la plupart et précurseurs des étuves) et en ville haute : les Juifs de savoir autour de l’école/synagogue.

Par la force des choses, nombre d’entre eux sont prêteurs, travaillent dans la finance et mènent en parallèle des études approfondies sur le Talmud (deuxième livre saint après la Torah - le pentateuque). Ils échangent entre eux, forment des élèves et occasionnellement rencontrent les intellectuels de l’époque, dont un certain Pierre Abélard. Ce philosophe bien connu est venu se réfugier auprès de Thibaud II de Champagne à Provins après s’être enfuit, de nuit, du monastère Saint-Denis et a été recueilli par le prieur de Saint-AyouL

Abélard, enseignent à de nombreux étudiants en ville basse et le nom d’une rue en témoigne : « le pré aux clercs ». Curieux de la religion juive, il rencontrera la communauté et publiera un ouvrage intitulé : « Dialogue d’un philosophe avec un juif et un chrétien ».

Enfin, Provins est une ville médiévale inscrite à l’Unesco en tant qu’unique témoignage d’une ville médiévale ayant accueilli les foires de Champagne. Cent soixante quatre salles voûtées du XIIe siècles subsistent et une soixantaine de bâtiments de la même époque sont classés monuments historiques.

Or si l’Orangerie et ses très impressionnantes salles voûtées médiévales ne le sont pas encore, une trace persiste de l’enracinement des Juifs à Provins.

Sur le montant droit d’une des portes d’entrée de l’Orangerie Saint-Michel, un très rare témoignage de leur présence ancienne a survécu : une encoche de Mézouza.

Une mézouza est une boîte qui renferme les versets de la plus important prière juive qu’on appelle le Chema Israël (Écoute Israël). On se doit de l’accrocher au montant droit de la porte afin de protéger sa demeure et affirmer sa fidélité au judaïsme.

La mezouza a disparu mais l’encoche creusée dans la pierre de Provins demeure. Il y a de cela huit siècles elle contenait le verset central et incontournable de la fidélité des Juifs à leur foi :

« Écoute, Israël : l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est un ! Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui’ seront gravés dans ton coeur. Tu les inculqueras à tes enfants et tu t’en entretiendras, soit dans ta maison, soit en voyage en te couchant et en te levant. Tu les attacheras, comme symbole, sur ton bras, et les porteras en fronteau entre tes yeux. Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. »